Désertification. Ré-interrogation du concept à la lumière d’exemples africains

par Aude Nuscia Taïbi

Rive del lago Ciad. Fotografia di Marzio Marzot

Rive del lago Ciad. Fotografia di Marzio Marzot

La littérature grise et scientifique sur les dynamiques d’évolution des milieux et paysages en Afrique de l’ouest et du nord, est riche de descriptions catastrophistes depuis le 19e siècle. Elles y sont fréquemment qualifiées de dégradation voire de désertification. Sans nier la réalité des processus de dégradation des formations végétales et des sols, et tomber dans l’écolo-scepticisme, on peut s’interroger sur l’application assez systématique de ces notions à tous les évènements mutatifs dans ces régions.

En réinterrogeant ces notions et les travaux qui les analysent, il apparait qu’ils se fondent extrêmement fréquemment sur des présupposés et représentations plus ou moins erronées de la “réalité” que l’on peut analyser en s’appuyant sur des exemples pris dans différents sites au nord et au sud du Sahara.

 

Une définition floue de la désertification

Si la réflexion sur les phénomènes de désertification est ancienne, au moins depuis l’antiquité (Barrow, 1991), le terme, attribué à Lavauden en 1927 et popularisé par Aubréville en 1949 (Cornet, 2002), s’est très largement diffusé à la suite de la “grande” sécheresse des années 1970 en Afrique sahélienne et son cortège de famines et de réfugiés très médiatisés. Cette réflexion s’est faite par ailleurs dans le contexte plus global de réflexion sur les relations nature / sociétés des années 1960 et 1970.

La première définition proposée en 1977 à Nairobi à la conférence sur la désertification (PNUE) indiquait que « La désertification est la diminution ou la destruction du potentiel biologique de la terre et peut conduire finalement à l’apparition de conditions désertiques. Elle est un des aspects de la dégradation généralisée des écosystèmes ». Apportant peu de contenu sur les facteurs en jeu, elle a été modifiée lors la Convention des Nations Unies pour la Lutte Contre la Désertification (CNULD) en 1994 qui propose « dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches par suite de divers facteurs, parmi lesquels les variations climatiques et les activités humaines ». Si cette définition est celle adoptée officiellement aujourd’hui, il s’agit d’un consensus politique et pas scientifique, qui, comme tout consensus, ne fait pas l’unanimité, ces désaccords impactant non seulement les approches scientifiques mais aussi les actions de lutte contre les processus de désertification.

 

Un processus ou un état ?

La première confusion porte sur le fait de savoir s’il s’agit de processus d’évolution en cours, dont l’issue reste incertaine, ou un état qui correspondrait à un “équilibre” qualifié de “dégradé” par rapport à un état initial. Dans la première conception, la représentation des phénomènes correspond fréquemment à une avancée d’une mer de sable en front continu et régulier, comme proposé par Lamprey en 1975 qui la quantifiait à 5,5 km/an. Si cette conception a rapidement été rejetée par la communauté scientifique, notamment car elle ignore le rôle fondamental des variations climatiques (Helldén, 1988 ; Veron et al., 2006), elle continue à polluer l’imaginaire collectif et est encore fréquemment celles qui sous tendent les discours des médias, politiques et ONG. Cela oriente les programmes de lutte contre la désertification et les projets de développement local et de protection – restauration des milieux, qui par ailleurs ne font souvent pas la distinction entre ces deux conceptions. Elle est pourtant nécessaire pour définir si on cherche à restaurer des écosystèmes (ou activités) disparus ou altérés, ou si on cherche à juguler des processus à l’œuvre. Les actions à mettre en œuvre sont alors très différentes.

Ces deux conceptions des phénomènes s’appuient sur l’idée d’une régression par rapport à un état initial considéré comme “idéal” et qu’il faudrait restaurer. Elles font référence aux notions d’équilibre et de climax, très controversées, bien qu’encore très utilisées et enseignées, car l’idéologie d’un « état d’équilibre idéal vers lequel tend la végétation d’un lieu dans des conditions naturelles stables » (Simon, 1997) est toute théorique, la stabilité d’un écosystème n’étant jamais totale. Les systèmes se trouvant « à l’équilibre » sont en fait des singularités temporelles dans un contexte général de changement (Blandin, 2009).

 

Quel état de référence ? Le mythe de la forêt

Par ailleurs, s’il y a une régression par rapport à un état initial considéré comme “idéal” et qu’il faudrait restaurer, dans ce cas, comment définir cet état de référence ? Les représentations de ces états des ressources et milieux antérieurs aux processus de dégradation sont souvent imaginées. Même s’il existe effectivement souvent une réalité matérielle de dégradation physique (érosion des sols, de la biodiversité …), ces caractérisations sont en général plutôt fondées sur des représentations des paysages qui ne s’appuient pas sur ces réalités matérielles, mais profondément culturelles et souvent idéalisées. La désertification décrite ne correspond souvent qu’à une lecture du paysage chargée des filtres culturels de l’observateur ainsi que de toutes les images catastrophistes et idées reçues qui imprègnent aujourd’hui profondément l’esprit de la plupart de nos contemporains. Le chercheur ou gestionnaire natif de la région étudiée, verra ainsi dans les transformations des paysages de son enfance une perte irréversible de l’innocence de cette période.

D’autre part, les paysages étant des constructions sociales issues de systèmes de représentation religieux, économiques, culturels, etc., ils peuvent donc être considérés comme identitaires, patrimoniaux, par un groupe (socio-économique ou d’âge, etc.) qui en reconnait l’importance, et sans intérêt, voire comme une contrainte par un autre groupe. Selon les rapports de force en présence, ce sera l’une ou l’autre de ces représentations qui sera favorisée ou écartée. Les paysages de forêt sont particulièrement illustratifs de ces représentations divergentes entre acteurs des territoires. On est en effet confronté, en régions soudano-sahéliennes et méditerranéennes, à une survalorisation de la forêt dans les descriptions des états antérieurs à la “dégradation” et dans les programmes de lutte contre la désertification et de restauration. Or, l’exemple du domaine méditerranéen montre combien ces représentations des paysages forestiers sont culturellement idéalisées et chargées d’à priori sur les processus dynamiques qui les animent.

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A Mauri writing in the sand the old name of Chinguetty: Arbweir. This city was founded in the 10th century and is considered the seventh holy city of Islam. ©FAO/Ivo Balderi

Aude Nuscia Taïbi est géographe, maîtresse de conférences HDR à l’université d’Angers (France) et membre du laboratoire LETG-Angers (UMR 6554 du CNRS), travaille depuis de nombreuses années sur les dynamiques d’évolution des socio-écosystèmes au nord et au sud du Sahara, croisant des approches disciplinaires en sciences sociales et en environnement.

Bibliographie

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