Pour une stratégie économique ACP basée sur les industries de créativité par Hegel Goutier Interprétant les statistiques de la Banque mondiale1 selon lesquelles à peine 18 des 134 millions de travailleurs américains sont occupés dans les industries manufacturières et s'interrogeant sur ce que font les gens dans l'économie la plus développée du monde avec 9,3 trillions (milliards de milliards) de dollars de PIB, Bruce Lehman,2 Président de l'Institut International de la propriété Intellectuelle donne la réponse. Ils produisent de la propriété intangible, intellectuelle, "qui ne consiste en rien d'autre que de pensées organisées créées par un esprit humain": un nouveau protocole d'échanges d'information sur Internet, un film de fiction, un jeu vidéo ou un traitement génétique, toutes propriétés sans support physique ou ne nécessitant qu'un support de valeur proportionnellement dérisoire. La seule industrie américaine du cinéma crée plus d'emploi que l'énorme industrie de la défense. Dans ces secteurs, les Etats-Unis doivent accueillir continuellement de la main d'¦uvre étrangère: 182.000 techniciens hautement qualifiés en trois ans, dont une grande partie vient de pays en développement. Les industries de la créativité représentent le premier produit d'exportation des Etats-Unis. C'est donc le secteur d'activités qui assure la puissance financière de ce pays, le plus puissant que l'histoire ait connu. Comme corollaire à ce constat, on observe que le secteur économique généralement le moins développé dans les pays pauvres est celui-là. Le secteur de la créativité représente un marché en quête de main d'¦uvre dans les pays riches mais il est aussi potentiellement important dans les pays pauvres. Les préjugés sémantiques Quand on entre "Cultural products" dans un moteur de recherche Internet, il apparaîtra une pléiade d'adresses de sites de l'Ontario, du Lancashire, de Tasmanie mais quasiment rien des Etats-Unis où l'on se méfie du caractère compassé du mot "culture" dans les rapports sociaux et surtout de sa connotation répulsive dans le champs du business. On parle d'industries du cinéma, des médias, du spectacle, du disque, de la mode. Les Etats-Unis ont pris le parti de ne pas privilégier le sens superfétatoire de la culture mais de considérer les activités qui y relèvent directement ou de la créativité en général comme des industries. En d'autres termes, ne me parlez pas de culture, parlons business. Beaucoup d'autres pays, riches ou pauvres ont fait le choix inverse et se retrouvent souvent devant le dilemme du financement des secteurs de la créativité par les maigres ressources publiques ou privées mobilisées sous la rubrique "culture" au lieu de les faire émarger des différentes industries dont ils devraient relever. Déficit d'image Théoriquement, tous les individus sont sur le même pied d'égalité pour inventer ou fabriquer des produits de la créativité. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Faire circuler ses créations est tributaire de nombreux aléas. L'un d'eux est l'image du pays ou de la région exportatrice. L'Afrique a beaucoup souffert de déficit d'image et reste encore coincée dans la côte que lui ont taillée des siècles d'esclavage et de colonialisme. Alors que ce continent a été à l'avant-garde depuis au moins la fin du 19ème siècle dans les arts graphiques et la musique! L'Afrique a influencé dès ce moment tous les grands courants d'art occidentaux, de la peinture expressionniste au cubisme, de la chorégraphie moderne à la musique. Le jazz, la musique afro-cubaine, et le rock continuent à nourrir à tous les recoins de la terre la création musicale. Son enfermement dans l'"ethnologisme" a longtemps privé l'art d'Afrique de sa reconnaissance comme de l'Art tout simplement plutôt que comme manifestation religieuse, traditionnelle ou artefact utilitaire. Des musées comme le Louvre ont jusque très récemment refusé d'héberger les chefs d'¦uvre d'Afrique, les reléguant aux musées ethnologiques. L'un des plus grands sculpteurs vivants à l'échelle de la planète Ousmane Sow est encore gardé hors des grands musées d'art moderne européens. On parle d'"abstraction traditionnelle", pour l'école de sculpture Shona, l'une de celles d'Afrique à avoir provoqué le séisme esthétique de Picasso, Modigliani, Vlaminck, Braque, Matisse et autres. Cette réticence à accepter que l'autre, "le barbare imaginaire" pour parodier Laënneck Hurbon,3 ait une culture ne pénalise pas seulement l'Afrique. Le modèle américain Le déficit d'image n'est pas une fatalité incontournable. La preuve: les Etats- Unis. Le premier produit d'exportation des Etats-Unis est la culture. "Quelle culture?", s'interrogent parfois des élitistes. Les Américains ne s'en préoccupent pas trop. Ils parlent simplement des industries de x ou de y, et gagnent. On peut aimer ou ne pas aimer les jeans, les séries télévisées, Miles Davis, Holiday on Ice, Cassavetes, le Pop Art, le Roi Lion, la petite boisson gazeuse, Gershwin, Carolyn Carlson. Les préjugés peuvent être contournés. Il suffit de trouver la parade. Et ça marche! Hegel Goutier, journaliste, chef du service de presse du Secrétariat des Pays ACP Notes 1 - Intervention de Hegel Goutier à la table ronde sur les "Industries culturelles en Afriques" organisée par Africa e Mediterraneo au Centro Interculturale de Turin le 09 janvier 2004. 2 - Intellectual property as a means of wealth creation in the market economies of developing nations (speech, 1999 at Dacca Bengladesh).